LA VIGNE DE PLEIN AIR … du raisin de table et de cuve pour tous

Un automne bien entamé, le jardin au repos, je vous propose de partager les notions de base d’une culture que j’expérimente maintenant depuis plus de 20 ans : la viticulture de plein air. Contrairement à une idée reçue, sous nos climats la vigne donne de très bons résultats à qui la maîtrise.

Les différentes espèces de vignes

La vigne est une plante arbustive, buissonnante, grimpante ou rampante. Elle appartient à la famille des « vitacées » et au genre « vitis » qui regroupe plusieurs espèces, qui elles-mêmes comportent quelques six mille variétés (les cépages). Ainsi, il existe 18 genres Vitis en Amérique et 19 en Asie, pour un seul en Europe : Vitis Vinifera. Ce dernier est le seul à donner de bons fruits et du bon vin. Il regroupe des variétés bien connues, telles Auxerrois, Cabernet, Chardonnay, Gamay, Merlot, Pinot, Syrah, etc. Malheureusement ces variétés exigent 5 à 6 pulvérisations par an, voire plus ! Pour pallier cet inconvénient on a hybridé les vignes et obtenu les « Hybrides Producteurs Directs » (HPD), puis en seconde génération les « interspécifiques » (ISpf). Ces derniers, se commercialisent depuis les années ’90, résistent aux maladies et offrent des qualités quasi équivalentes à celles de la vigne européenne.

Bref historique

Dès le haut moyen-âge, le christianisme implante la vigne chez nous, ainsi, bien des noms de lieux en témoignent. Au XIXème siècle, l’essor industriel, l’amélioration des communications et les maladies comme l’oïdium (1845) et celles importées d’Amérique (1863 phylloxera - 1878 mildiou – 1884 black-rot) ruinent progressivement notre viticulture. Entre 1880 et 1914, le vignoble français est complètement détruit. Le seul recours, consiste à greffer la vigne européenne sur des pieds américains. Chez nous, à Huy, Edouard Nokin, dernier vigneron wallon, renonce à ses ceps en 1947. Débute alors une éclipse qui durera plus de cinquante ans. La vigne ne subsiste que dans les jardins d’amateurs.

Dans les années 2000, la viticulture wallonne renaît. Elle fait l’objet d’articles de journaux. Certains prennent conscience de l’intérêt économique et touristique d’une viticulture en Belgique. Des vignobles se créent. Mais que s’est-il passé entre-temps ?

Voici une quinzaine d’années, j’ai eu la chance d’interviewer celui qui, aujourd’hui, est considéré comme le pionnier de la replantation viticole en Wallonie … et même en Belgique, dit-on !
C’est en 1946, dans l’intimité de son jardin que Frans Lebon, instituteur carolo, ancien sous-officier initié à la viticulture et à la vinification durant sa captivité en Allemagne, crée un petit vignoble dans le but de boire son propre vin. Conseillé par un vigneron bourguignon, compagnon de captivité, il plante des HPD, issus du croisement entre des vignes européennes et américaines (Léon Millot, Seyve-Villard, Ravat 242, etc.). Ces HPD résistent aux maladies et de ne réclament pas (ou peu) de pulvérisations. En 1965, après avoir expérimenté 57 variétés de vigne, Monsieur Lebon et ses amis fondent la première confrérie viticole de Belgique : « Les Cordeliers de saint Vincent ». Parmi ces pionniers, il faut citer Jan Bellefroid à Borgloon, Charles Henry à Seraing et Charles Legot à Huy. Ce dernier crée son vignoble en 1963 et en 1992 il promeut la vigne en organisant « L’Eté du Val mosan ». Président de la « Société Royale et Horticole » de Huy, Charles Legot y adjoint une section viticole, aujourd’hui très dynamique et surtout bonne conseillère (cotisation annuelle + ou – 10€ / contact : M. Brasseur tél. 085-23.04.38 ou « jules.marquet@skynet.be »).
C’est grâce à la passion de ces amateurs éclairés et à la qualité des vins obtenus, que l’on parle aujourd’hui d’ « Appellation contrôlée » en Wallonie.
Voilà pour une petite histoire de chez nous assez peu connue !

Quelques bonnes raisons de cultiver la vigne

Le raisin de table ne manque pas de vertus : amaigrissant, anti-infectieux, antiviral, décongestionnant, énergétique, diurétique, laxatif, antioxydant, régénérateur cutané. Il retarde le vieillissement, élimine l’acide lactique, purifie le sang, etc. Bref, manger du raisin « non traité » est un plaisir hautement recommandé par le corps médical ! Quant aux amateurs de vin, qu’ils sachent seulement qu’un cep de raisin de cuve donne de ½ à ¾ de litre de vin fini.

Conditions de réussite

La vigne se contente d’un sol pauvre, se cultive en écran, en treille et même en pot. Elle réclame lumière et chaleur, mais surtout elle redoute l’excès d’humidité. Toute création d’un vignoble doit répondre à ces trois critères. L’amateur peut obtenir d’excellents résultats par un choix judicieux des variétés plantées, même quand ces conditions ne sont pas optimales. Si la vigne résiste à des gelées de -18° C., il faut cependant fuir les endroits gélifs afin de préserver les premiers bourgeons qui assurent la fructification. De même, éviter les eaux stagnantes et favoriser l’aération pour assécher et éviter les maladies cryptogamiques. Mais surtout, si on veut la cultiver en grand nombre, il faut connaître le temps que l’on peut lui consacrer. Car un début de maladie exige une réaction immédiate et adéquate du viticulteur. Gare aux vacances prolongées, principalement pour les vitis vinifera.

Choix des variétés de vigne

Pour rappel, vitis vinifera exige annuellement 5 à 6 pulvérisations (produits phytos ou purins), alors que les variétés hybridées (HPD et ISpf) se contentent de 1 à 2 pulvérisations, voire pas du tout ! Toutes ces catégories de vigne possèdent leurs variétés de raisin de table et de cuve. Comme le choix est vaste, mieux vaut goûter avant de planter, et surtout se limiter aux variétés qui maturent sous notre climat (de fin août à mi-octobre).
L’amateur a intérêt à opter pour les vignes interspécifiques, en sachant que les variétés hâtives attirent davantage les oiseaux (le raisin rouge surtout) et les guêpes. Pour obtenir de plus amples informations, consultez le site de Marc De Brouwer sur internet, il est particulièrement intéressant. Tout comme sa brochure « Ma façade est vigne », riche en bons conseils. Et surtout, n’hésitez pas à fréquenter les anciens. Pour l’achat en Belgique, consultez : Jacques Paquot (10 rue du Monti- 6960 Manhaytél.086-45.00.51 ou web « fruitier.org ») ou Hugo Bernar (23 Vianderdal – 3300 Tienentél.016-81.58.87 ou web.hageling-bio.be).

Création d’un petit vignoble et matériel nécessaire

Posséder un vignoble est un plaisir facilement abordable. Un are de terre peut suffire pour planter une cinquantaine de vignes et récolter autant de bouteilles de vin fini. L’investissement financier peut se répartir sur trois années. Exemple :
1ère et 2ème années : vignes – piquets d’ 1m 80 ou de 2m30 – jambes de force – tendeurs - fil galvanisé – produits phytosanitaires et pulvérisateur.
3ème année : filets anti-oiseaux ou anti-guêpes – cuve de fermentation et petit matériel vinaire de base.

Vignes greffées ou vignes franches de pied ?

Pour échapper au phylloxera et à ses dommages souterrains, le commerce offre des vignes greffées sur un porte-greffe résistant qui, en principe, est adapté à la nature du sol (coût +ou10 €). Mais comme la vigne se reproduit facilement par bouturage et que le phylloxera ne sévit pas chez nous, bouturer soi-même représente une économie substantielle. Seul inconvénient : cela retarde la plantation d’un an !

Quelques conseils de plantation

Pour favoriser l’assèchement matinal, très important, les lignes s’orientent Nord/Sud ou mieux Nord-Est/Sud-Ouest et s’écartent de 1m20 minimum à 2m50 maximum. Pour la conduite palissée, dans la ligne, la vigueur du cépage réclame un espace de 0,90 m à 1,30 m en taille Guyot et de 1,50 à 2 m en taille de Royat. En culture sur échalas (sur perche), la distance est souvent de 1,50 X 1,50.

Une analyse de sol évite bien des déboires, car elle permet le choix du bon porte-greffe, ainsi que l’amendement adéquat. En général, pour procurer à la vigne une réserve en alimentation (fumure de fond), on incorpore à l’are 500 kg de fumier + 10 kg de superphosphate + 5 kg de chlorure de potasse + oligo-éléments. Cela correspond approximativement pour un pied de vigne à 5 kg de fumier + 70 g de superphosphate + 100 g de Patenkali + de la chaux en fonction du pH.

On plante de novembre à mars (racines nues) dans un trou cubique de 40/50 cm de côté. Le fond est défoncé, amendé, fumé (+ un peu de tourbe), et le chevelu racinaire du plant étalé sur une butte de terre fine. Le tout est recouvert de terre fine perméable, damée au pied, puis arrosée en s’assurant que le greffon se maintient hors sol (indispensable).

Quelques conseils pour la taille de formation

Rien ne sert de produire trop vite. La durée et la qualité de la production dépendent d’une bonne formation du tronc et d’un bon enracinement.

1ère année … Taille de formation : pas de récolte ! Après l’hiver qui suit la plantation, on ne conserve qu’un sarment taillé à un œil pour obtenir un seul rameau en fin de saison. Pour aider au développement du tronc, on peut tailler sur deux yeux et pincer le rameau inférieur sur deux feuilles vers mai-juin pour qu’il serve de tire-jus. Le rameau en formation (futur tronc) se pince vers le 15 août pour favoriser sa lignification.

2ème année … Taille de formation : pas de récolte ! Au printemps le sarment est taillé à une hauteur qui varie selon la vigueur de son développement. Les deux yeux supérieurs sont conservés, les autres éborgnés. Vers le 15 août, les rameaux issus des 2 yeux sont taillés pour favoriser leur lignification.

3ème année … Taille de production très limitée ! Je ne développe pas davantage car il existe de nombreuses façons de tailler et les deux principales, dites de « Guyot » et de « Royat », sont abondamment illustrées dans la littérature. Gardez en mémoire qu’il faut privilégier le tronc et l’enracinement …quitte à perdre un an en répétant la taille de 1ère année si le rameau est malingre !

Quelques principes et conseils de conduite

- La vigne fructifie sur les pousses de l’année, issues du bois de l’année précédente, aussi faut-il supprimer les gourmands apparus sur le vieux bois, car ils sont stériles.
- La fructification est inversement proportionnelle à la vigueur Un pied trop vigoureux fructifie peu et provoque une mauvaise nouaison des fruits (coulure). Un pied faible fructifie trop … et s’épuise !
- Sur un sarment, les 3ème, 4ème et 5ème yeux sont généralement les plus fertiles et les bourgeons se développent d’autant qu’ils sont moins nombreux.
- Plus un rameau se rapproche de la verticale, plus sa vigueur s’intensifie. Pour équilibrer l’alimentation d’un sarment faible voisin d’un sarment fort, redressez le faible et inclinez le fort.
- Un cep ne peut nourrir qu’un nombre de grappes proportionnel à sa vigueur et à la richesse de son sol. Les fruits sont d’autant volumineux qu’ils sont moins nombreux. De 16 à 20 grappes est un maximum par pied en raisin de cuve.
- Si possible, pour retarder le débourrement et éviter les gelées printanières, taillez après le 15 mars.
- La taille achevée, au gonflement des bougeons mais avant le débourrement, à l’aide d’un pinceau, enduisez la charpente d’une double dose de soufre et de cuivre pour endiguer parasites et maladies.
- Ligaturez les sarments au fil de leur croissance pour les empêcher de casser par grands vents.
- Après la floraison, une bonne photosynthèse réclame 5 à 10 feuilles au-dessus de la dernière grappe. - Fin juillet, supprimez les grappes excédentaires (= vendanges vertes).
- Attention, les jeunes pousses sont les plus sensibles aux maladies cryptogamiques.
- Pensez « lutte prophylactique ! Palissez à hauteur de 70 à 90 cm du sol. Evitez l’entassement du feuillage. Eliminez rameaux et feuilles contaminées qui traînent sur le sol. Fortifiez aux purins !
- Prévenez les carences par des analyses de sol régulières et une fumure d’entretien annuelle (par are : 100g d’azote, 200g de phosphore, 450g de potassium et 150g de magnésium).
- Etc. Etc. Etc.

Beaucoup de choses restent à dire sur ce sujet inépuisable, et il me vient déjà l’impression d’avoir été trop long. Pour clore cet article par un sourire, et appeler les amateurs de vin à la tempérance, je me permets de vous livrer le « Joyeux sermon de l’Evêque de Mayence » rapporté par Goethe (1749-1832) :

« Que celui qui, au troisième ou au quatrième Pot de Vin, sent la raison se troubler au point de ne plus reconnaître sa femme, ses enfants, ses amis et de les maltraiter, s’en tienne à ses deux Pots, s’il ne veut offenser Dieu et se faire mépriser du Prochain ; mais que celui qui, après en avoir bu quatre, cinq ou six, reste en état de faire son Travail et de se conformer aux Commandements de ses Supérieurs Ecclésiastiques et Séculiers, que celui-là absorbe humblement et avec Reconnaissance la Part que Dieu lui a permis de prendre. Qu’il se garde bien, cependant, de passer la limite des six mesures, car il est rare que la Bonté infinie du Seigneur accorde à l’un de ses enfants la faveur qu’il a bien voulu me faire à moi, son serviteur indigne. Je bois huit pots de vin par jour, et personne ne peut dire qu’il m’ait jamais vu livré à une injuste colère, injurier mes Parents ou mes Connaissances.
Que chacun de vous, mes frères, se fortifie donc le Corps et se réjouisse l’Esprit avec la quantité de Vin que la Bonté Divine a voulu lui permettre d’absorber. »

  Robert Coune